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Old Time Aromatic Bitters

Manhattan Project, bitters par bitters

Je crois qu’il est inévitable pour un amateur de cocktails de succomber à la tentaion des bitters. La fascination est compréhensible : un ingrédient qui s’utilise par gouttes, par simples traits mais dont l’impact est radical. Ils soulignent les caractéristiques de la boisson, prolongent l’intensité des saveurs, complexifient l’ensemble et, surtout, « cimentent » les ingrédients de  votre cocktail.  Nous avons la chance de connaître une renaissance des bitters ; il devient donc très tentant de se faire une petite collection. Mais comment les utiliser quand la majorité des recettes modernes font appel à une marque concrète (Angostura) ? Que faire de vos 6 bitters aromatiques ?  Évidemment, cherchez sur internet et vous trouverez des recettes pour n’importe quels bitters. Mais il peut être assez intéressant de comparer plusieurs bitters dans une même recette. C’est ce que j’ai fait dernièrement avec le Manhattan.

Le Manhattan est un des grands, grands classiques. C’est peut-être même le roi des cocktails avant le Martini. Jusqu’il y a peu, je n’étais pas séduit. Je ne comprenais pas : bourbon, vermouth doux, bitters, pourquoi ça ne marche pas ? Et puis je me suis rendu compte un jour que le problème, c’était le bourbon. J’ai beau beaucoup aimer, ça cloche dans le Manhattan. Il fallait donc tenter le coup avec l’ingrédient des origines : le Rye (whisky de seigle). Et là : révélation. Tout simplement superbe.

Pour ce comparatif, j’ai toujours utilisé la même recette : 6 cl de Sazerac straight Rye (la bouteille est presque terminée, c’est introuvable en Espagne : je pleure toutes les larmes de mon corps), 3 cl de Martini Rosso, 2 traits de bitters, cerise au marasquin en garniture. Pour la dernière touche : extraire l’huile d’un twist d’orange sur la surface du cocktail.

Le perdant : Aucun des bitters testés n’a donné de mauvais résultat si ce n’est le Old Fashion Aromatic bitters de Fee Brothers. Il ne s’agit de mauvais bitters, mais dans ce Manhattan, ça n’a pas marché du tout. Le problème est basique : alors que les bitters servent, notamment, à lier le cocktail, celui-ci semblait plutôt maintenir chaque ingrédient dans sa petite bulle. Vermouth ici, bourbon là et bitters qui naviguent par-ci, par-là. Un vrai problème d’harmonie.

L’expérience curieuse : Il est logique d’essayer le Peychaud’s Aromatic bitters dans un Manhattan. Après tout, Rye et Peychaud sont de vieux camarades, ils se connaissent très bien (le meilleur exemple étant le classique de La Nouvelle-Orléans : le Sazerac). Le côté anisé du Peychaud le distingue fort de ses compétiteurs et donne une touche assez particulière et, ma foi, très plaisante au Manhattan. À essayer et à ré-essayer, mais de temps en temps. Les jours où vous voulez sortir des sentiers battus.

L’efficacité : Jusqu’au boom récent des bitters, il n’y avait plus que l’omniprésent Angostura Aromatic bitters. Bien sûr, il a survécu notamment parce que, fabriqué à Trinité-et-Tobago, il n’a pas souffert de la prohibition qui a mis sur les genoux ses concurrents américains (Boker’s par exemple). Mais on peut aussi se dire que sa persistance est due à ses qualités. Dans le Manhattan que j’ai préparé, l’Angostura fournit tout ce qu’on attend d’un bitter : profondeur,  complexité et surtout unité. Le cocktail est très agréable, harmonieux. Certains se plaindront peut-être d’une certaine discrétion des bitters, mais comme tout le monde le sait, élégance et discrétion vont souvent main dans la main.

For old time’s sake : Avant la prohibition, Boker’s était le bitter le plus populaire. Disparu depuis les années ’20, il est maintenant devenu possible de se procurer la reformulation d’un jeune écossais : le Dr. Adam Elmegirab’s Boker’s bitters. Il m’a fallu changer un peu ma recette et opter pour trois traits plutôt que deux : j’avais eu l’impression, l’essayant dans un bar il y a quelques temps, que deux traits ne suffiraient pas à le faire ressortir. Cela donne un Manhattan séduisant, d’une belle longueur. Moins harmonieux qu’avec d’autres bitters, mais cela peut être dû autant à l’ajout d’un trait supplémentaire qu’à une différence entre bitters modernes et bitters basés sur les goûts d’il y a un siècle.

La révélation : Pour moi, le vrai choc de cette comparaison : The Bitter Truth Old Time Aromatic bitters. Comme avec l’Angostura, le Manhattan est complexe, harmonieux et les saveurs ne disparaissent pas une fois la gorgée avalée. Mais le vrai miracle est ailleurs : le côté épicé des bitters et du rye ressortent d’une manière phénoménale, prennent la première place sans pour autant détruire l’équilibre. Vraiment superbe.

Le numéro un : Tout comme Boker’s, Abbott’s avait disparu de la circulation. Il y a peu, le Londonien Bob Petrie l’a recréé : Bob’s Abbott’s Bitters. Je ne sais pas à quel point il est fidèle à l’original, mais j’ai lu qu’il avait été développé à la fois à partir d’une vieille bouteille d’Abbott’s trouvée dans la collection d’un mixologiste et d’une formule du 19e. N’y allons pas par quatre chemins : c’est sensationnel. Bob’s Abbot’s, c’est une performance étonnante : discret mais omniprésent, il garantit l’harmonie du Manhattan tout en maintenant l’individualité de chaque ingrédient. Et surtout, surtout : il rend l’ingestion de votre cocktail dangereusement facile et agréable. C’est bien simple : une fois terminé le Manhattan, je me suis précipité à la cuisine pour en refaire une deuxième. On dit que Abbott’s était la marque utilisée dans les premiers Manhattan. Si cette recréation est fidèle, on comprend pourquoi…

 

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

*

François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.



Japanese Flip - Un œuf ou rien

Il y a beaucoup de cocktails dont le blanc d'œuf est un des ingrédients. On connait moins, de nos jours, ceux préparés avec un œuf entier. L’Eggnog est peut-être le plus célèbre et sans doute le plus ancien : son histoire remonte au moyen-âge. Pendant longtemps, il s’agissait d’un des petits plaisirs de l’aristocratie. En effet, l’Eggnog est élaboré à partir d’œufs, de lait, de sucre, d’épices et d’alcool. Rares étaient ceux qui non seulement mettaient la main sur tous les ingrédients mais pouvaient en plus se permettre de les utiliser pour une seule boisson… Avec la colonisation, l’Eggnog est passé aux Etats-Unis, où lui a été attribué un petit frère, le Flip. La seule différence ? Dans le Flip, pas de lait.

Certains cocktail bloggers anglophones participent chaque semaine ou presque au Mixology Monday. Un thème est proposé et cette fois-ci, il s’agissait du Flip. N’ayant jamais bu aucun cocktail de cette famille, je me suis penché ce qui était proposé et me suis décidé pour la recette soumise par Paul Clarke, de Cocktail Chronicles : le Japanese Flip.

Il s’agit d’un variation sur le Japanese Cocktail, probablement inventé par Jerry Thomas à l’occasion d’une visite new-yorkaise de la première légation japonaise aux États-Unis. Cognac, sirop d’orgeat, Boker’s bitters. Paul y introduit donc un œuf, ajoute un peu de sucre au sirop d’orgeat pour que celui-ci ressorte encore plus et nous recommande d’opter – si nous le désirons – pour des bitters plus épicés afin qu’ils ne soient pas noyés par les autres ingrédients. Nous nous sommes exécutés.

2 parts de bon Cognac (un VSOP fait toute la différence) 1 part de sirop d’orgeat 1 càc de sirop simple 2 traits de Bitter Truth Old Time Aromatic Bitters

Assembler dans un shaker, bien agiter le tout sans glaçons (pour une bonne émulsion et une meilleure intégration de l’œuf avec les liquides) ; ensuite, ajouter les glaçon et agiter avec force une dizaine de seconde. Servir dans un verre à cocktail, garnir avec un peu de muscade en poudre.

La première chose à signaler,  c’est sans doute la texture : onctueuse, presque moelleuse. En bouche, c’est d’abord l’amande du sirop d’orgeat et les noix qui ressortent, puis l’œuf et enfin le cognac accompagné d’une légère touche épicée apportée par les bitters (Paul avait sans doute raison : ils ne sont pas indispensables). Après la première gorgée, l’impression générale se fait plus claire : l’œuf donne du corps et fait ressortir le mélange cognac / orgeat – on pourrait même dire qu’il les met sur une plateforme. Le Japanese Flip a une véritable profondeur en bouche et laisse longtemps un très satisfaisant goût d’amande et de cognac. Cela nous rappelle vaguement le masse-pain et peut-être même un pudding. Un très beau flip qu’on se refera.

François Monti est journaliste spécialisé en cocktails et spiritueux. Il collabore régulièrement à Ginger Magazine et à Havana Cocteles, ainsi qu'à de nombreuses publications. Après la pamphlet 'Prohibitions' en 2014, il publie au printemps 2015 '101 Cocktails'. En Espagne, il est l'auteur de 'El Gran Libro del Vermut'. Il est aussi traducteur. Son blog, Bottoms Up, est un site de référence. Il est aussi membre fondateur de la revue littéraire Fric Frac Club et a traduit plusieurs livres.

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François Monti es un periodista y escritor belga afincado en Madrid. Colabora en la revista francesa Ginger y en la web Havana Cocteles. Su primer libro en castellano es 'El Gran Libro del Vermut' Ha publicado en Francia 'Prohibitons' y '101 Cocktails'. Lleva el blog Bottoms Up en dos idiomas y escribe para Coctelería Creativa. Es también traductor.